Exposition:"d'ici et de là-bas, Timezrit/Saint-Etienne mémoires de mineurs"

L'exposition

Cette exposition sensible et itinérante se déploie dans le parc-musée Couriot de Saint-Etienne:

-le lavabo de la cour centrale- présentation historique et thématique

-sous le porche- galerie de portraits et démarche de recherche

-la salle des pendus- portraits photo sonore et extraits vidéos thématiques du film

Exposition vivante et animée, elle est accessible à tous. Entrée libre et gratuite en marge de l'exposition audiovisuelle permanente 

voire flyer via le lien ci dessous


 flyer de l'éxposition flyer de l'exposition

Discours de présentation de l'exposition par Catherine Gauthier commissaire scientifique

Le chemin a été bien long  entre cet appel d’offre de l’ANR en 2007 sur les imaginaires ouvriers, et cette soirée dans le musée de la mine. Après avoir longtemps travaillé sur les chemins migratoires empruntés par les hommes, je me suis intéressée à ceux empruntés par les images.

Alors pourquoi la mine et pourquoi les Kabyles ?

La mine

Je me suis aperçue très tôt dans mes précédentes recherches, que les premiers Maghrébins arrivés à St Etienne, Berbères du Maroc ou Kabyles d’Algérie, sont venus dès le début du 20ème siècle et peut-être avant, pour travailler dans les mines. Ensuite, le destin les a portés le plus souvent très vite vers d’autres activités, vers d’autres villes aussi parfois. Certains n’ont travaillé que quelques mois puis sont repartis, puis revenus, puis repartis en fonction des besoins de leur famille et du rendement des terres. Il en fut ainsi, sur plusieurs générations successives jusqu’à l’installation des familles dans les années 60.

J’allais bientôt découvrir qu’ils furent très nombreux à venir de la province de Béjaïa et en particulier de la commune de Timezrit abritant elle-même longtemps une activité minière et qu’ils avaient batit un pont solide entre ici et là-bas.

Je vous laisserais aller plus avant dans l’approfondissement de la question à l’appui des quelques écrits, que propose cette exposition. Ce sur quoi je voulais revenir avec vous ce soir, c’est sur la façon dont ce travail a été pensé.

Ce symbole de la mine fait partie des emblèmes du Saint Etienne industriel dont la population actuelle s’enorgueillit encore. Ce musée et sa popularité en sont la preuve vivante. Hors, ce lieu mythique occulte cette figure du mineur maghrébin, totalement invisible et absent de la mémoire collective.

Combien de fois ne m’a-t-on pas dit à l’évocation de mon objet d’étude : mais les étrangers dans les mines à St Etienne c’était les Polonais non ?

Oui certe, les Polonais sont arrivés en masse et de façon précoce. Mais ils n’étaient pas les seuls même s’ils ont souvent été les plus nombreux.

Vous ne trouverez pas beaucoup de statistiques dans cette expo parce qu’il est très difficile d’en réunir sur cette question. Les compagnies avaient chacune leurs façons de comptabiliser leurs employés étrangers et de les désigner : maghrébins, nord africains etc. Les Algériens n’étaient pas comptabilisés de la même façon et ils étaient absents des statistiques officielles car ils étaient « citoyens français ». On sait en revanche que dans la catastrophe de la Chana qui fit 67 morts en 1942, 18 étaient originaires du Maghreb, ce qui fait un peu plus du quart.

Dès la conception de cette étude, l’idée était d’en faire une source de connaissance pour les familles de ces mineurs elles-mêmes, leur rendre cette visibilité dans l’histoire et le patrimoine local, qu’on a bien du mal à leur reconnaître.

Alors, comment travailler sur ces images ? Encore fallait-il en trouver! J’ai d’abord commencé seule, avec mon petit carnet et mon magnétophone, interrogeant des travailleurs sociaux de la Sécurité sociale minière ou dans un foyer sonacotra, mais sans qu’ils puissent ou ne veuillent me mettre en contact avec des familles. Puis j’ai contacté par connaissance, des fils de mineurs, de St Etienne, de La Talaudière et de la Ricamarie, acceptant de me parler de leur enfance et de leurs souvenirs. Mais leur père lui, était trop pudique pour s’exprimer lui-même, ou trop malade, ou déjà disparu. Ces fils et filles de mineurs m’exprimaient à la fois l’urgence d’un recueil mais aussi la crainte d’une intrusion auprès de leurs parents fatigués. Je comprenais alors que, retrouver des traces matérielles n’est pas si évident  dans des familles marquées par l’éclatement de la migration, la pudeur de ces anciens mineurs et souvent l’analphabétisme.

Alors sur quelles traces travailler ?

Comme je voulais travailler sur l’image mais aussi avec l’image : c’est assez logique finalement lorsque l’on veut rendre les choses visibles – j’ai entrepris, avec l’aide de l’équipe du cinéma Le France, de filmer les entretiens réalisés. Et c’est ainsi que j’ai été amenée à rencontrer cette association de Timezrit, Ciné +, venue faire un travail avec leurs jeunes à St Etienne et que j’ai rejoins un peu plus tard dans les villages. J’ai ainsi renoué avec une longue tradition kabyle de l’oralité. Et c’est en travaillant sur la rencontre d’une communauté et de son histoire orale de l’émigration vers St Etienne, que j’ai pu avoir enfin accès à quelques traces de cette aventure singulière. Pour le reste, j’ai travaillé sur les fonds des archives municipales.

Généralement, dans une culture orale et aussi peu matérialiste que la culture kabyle, toute trace écrite, papier, est reléguée au second plan, on ne prend que très peu de photos, on a pas d’appareil jusque récemment, et les lettres échangées avec le pays ne sont pas gardées.

La première chose à circuler était l’argent longtemps envoyé par mandats postaux. Hors ces mandats s’accompagnaient de lettres et parfois de photos prises en studio, seuls ou à plusieurs copains du village, et plus tard, en famille. On rend ainsi compte de son état de santé, du fait qu’on travaille pour compenser la séparation et assurer le quotidien de la famille resté au pays, à laquelle on reste fidèle, malgré les tentations d’une société nouvelle. Alors les traces et les images ce sont des adresses, des coupons de mandat, et ces photos glissées dans le courrier . Celles que vous voyez dans la première salle évoquent ces messages imagés.

Les lettres sont très stéréotypé.

On y parle que de l’essentiel : la santé, l’argent, le retour prochain au pays. On y répond de la même façon, en donnant des nouvelles du village : état des récoltes, naissances décès et mariages. Les mères euphémisent l’absence des hommes par une phrase toute faite : « les enfants ont besoins de toi » lorsque l’absence se fait trop longue et coupable. Elles sont écrites sous la dictée par un écrivain public pour donner des nouvelles à la famille. Ils sont eux-mêmes généralement peu instruits, souvent de jeunes garçons du village fraichement scolarisés en Algérie, ou le compagnon de garni sachant écrire quelque mot, en France.

 

C’est aussi ce parti pris de travailler avec l’image qui m’a conduite à me rapprocher de trois artistes comme le vidéaste Dahmane Bouazziz les photographes Sandrine B et Mat Bonjour. Ils m’ont permi de réaliser ainsi cette grande galerie de portraits photo sonores et vidéo, qui permettent de rendre compte sans la médiation de l’écrit scientifique, de ma réflexion et de ma propre mise en récit. Ils ont été de véritables collaborateurs, car la recherche s’est alimentée de leur propre regard et de leur réflexion, de leurs interrogations et de leurs doutes.

 

Enjeux de mémoires

Une des hypothèses principales de ce travail était que l’évocation de leur labeur dans la mine permet à un certain nombre d’individus de revendiquer une appartenance, un être d’ici, un « j’en suis ».

 

En réalité, c’est surtout aux fils et filles de mineurs (comme Rachid, Akim Ourida) que la mine permet de dire « je suis d’ici par mon père » comme on dit « je suis stéphanois par mon père et lyonnais par ma mère ».  C’est à eux que revient la fierté de revendiquer la place que leur père a construit dans l’histoire industrielle et sociale locale. Ils se sentent héritiers du patrimoine stéphanois, et attendent par là, la reconnaissance d’un encrage légitime. J’ai eu le sentiment que ce travail faisait écho au besoin d’une génération de stéphanois d’origine kabyle nés ici de s’affirmer par une inscription dans la culture locale ouvrière,  solidaire, engagée.

Tous sont des habitants acteurs du St Etienne d’aujourd’hui.

 

Ces filiations semblent se construire parfois en miroir et se consolider entre Saint Etienne et la région d’origine, la Kabylie.

Là-bas, on dit “St Etienne mon village” pour exprimer les continuités entre ces deux espaces que les autres (nous) distinguent, séparent, mettent à distance. Cet espace n’en forme qu’un seul : leur « espace familiale ».

 

Dès ma première visite, une relation amicale s’est instaurée avec les membres de Ciné + et a permi d’établir avec eux, leur famille et les membres des villages, une relation de confiance J’ai bénéficié aussi de la complicité de Mouloud, un fils du pays, une sorte d’ange gardien stéphanois, pas très ange mais très gardien et très stéphanois ! Les jeunes là-bas, en filmant, en traduisant, en questionnant m’ont servi de guides et de passeurs auprès de leurs ainés. Grâce à cette confiance mutuelle assez naturelle et immédiate, j’ai pu faire un travail exceptionnel pour le temps et les moyens qui m’étaient alloués. j’ai été si chaleureusement accueillie, soutenue, aidée lors de mes séjours, comme une des leurs, comme une sœur.

Je voudrais leur rendre un grand hommage pour toutes les rencontres incroyables qu’ils m’ont permises et qui m’habitent encore aujourd’hui. Il y a aussi tous les témoins que j’ai rencontré ici, sur notre territoire, ces vieilles personnes, leurs familles, dans leurs maisons ou ailleurs, m’ouvrant leurs souvenirs et me faisant un peu entrer dans leur intimité! C’est tout ce qui me fait aimer mon métier et me donne envie d’en partager le butin.

 

Les archives municipales m’ont accueillies dès les premiers pas de la recherche et m’ont permis de vous donner accès à ces clichés si incroyables parfois exposés dans la salle 1.

Je tiens à remercie ensuite Philippe Peyre directeur de ce musée, qui m’a permi de réaliser cette exposition de mon travail de recherche, au Puits Couriot et qui a su voir tout de suite, la portée symbolique et du travail et de sa présence dans ces murs. A ses côtés, toute l’équipe du musée, des agents à son équipe administrative, en passant par les médiateurs et surtout le service de recherche et de documentation Catherine et Murielle. Je tiens à remercier aussi les services de la municipallité et les élus qui ont cru en ce projet et l’ont soutenu.

Je suis infiniment reconnaissante à Laurent Grégory, Nadine Cahen et Pierre Noel Bernard d’avoir si bien sû mettre en scène, toutes ses idées fantaisistes parfois et retraduire ces résultats de recherche, en formes et en couleurs.

Je tiens aussi à remercier toutes les personnes qui ont échangé avec moi dans le cadre de ce travail, parfois par de longues réflexions approfondies, parfois par de simples discussions ou partages d’anecdotes. Il y a parmi ceux-ci mes collègues de travail du laboratoire Centre Max Weber et du Gremmos, ils se reconnaitront.

Je veux remercier tous mes amis et ma famille qui m’ont encouragé et soutenu en montrant simplement de l’intérêt ou en me soutenant dans les moments de découragement et de fatigue.

Mes espérences : que cette exposition vive et passe peut-être un jour par Timezrit.

Commentaires (1)

1. Fernande 02/12/2012

Très instructif,très interréssant étant moi même d'une famille de mineur, ignorante, finalemant, de ces mineur maghrebins, me semble-t-il, beaucoup plus exposés que les autres. Je suis sortie de cette exposition, très émue.
Merci a Catherine de m'avoir fait découvrir cette page d'Histoire de ma ville!

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